Cet article de Maurice Damesme est paru dans la revue du CAF "La Montagne et Alpinisme" en juin 1966.
Il évoque ses débuts à Bleau en 1912 avec le "Groupe des Rochassiers" du CAF dont les membres ont des noms très évocateurs (pour les "vieux Bleausards"?) : Wehrlin, Prestat, Maunoury, Lépiney, etc. Le texte est plein d'humour et le style très savoureux. Il est question des premières de la Prestat et de l'Arête Larchant, d'une époque où on savait rigoler, aussi bien dans le train qui amenait à Bleau, qu'au pied des blocs et dans les bars au retour.
Il y a aussi un intéressant exposé des méthodes de rappel, plus ou moins canoniques, qu'ils expérmentaient dans la forêt.

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Les débuts de l'escalade à Fontainebleau

saint germain a 400 250Un jour d'octobre 1912, je me rendis au C.A.F. dont le siège était alors rue du Bac, pour consulter quelques documents sur les Aiguilles de Chamonix. Une employée me conduisit par un étroit et sombre couloir jusqu'à la petite pièce qui servait de bibliothèque. Il y régnait une telle fumée qu'au début je ne distinguai rien. Peu à peu, je m'habituai à cette atmosphère « d'arrière salle » et découvris, au bout d'une longue table recouverte d'un tapis vert, deux yeux d'un bleu faïence qui me dévisageaient curieusement. Dans ce brouillard un visage se précisa, le front barré d'une mèche, le menton orné d'une barbe blonde, c'était le maître du lieu qui, après avoir tiré encore quelques bouffées de son « Jacob », s'enquit de mes désirs.

Je lui racontai que je venais de faire quelques courses dans le Tyrol, et que j' envisageais maintenant des objectifs plus importants. Il se trouva qu'il avait également parcouru les Alpes du Lechtal et nous eûmes vite fait de nous découvrir un même enthousiasme pour les belles escalades. C'est ainsi que je fis connaissance de Wehrlin, l'un des fondateurs du Groupe Rochassier.

Au cours de cet entretien, il m'apprit qu'on pouvait s'entraîner tout l'hiver dans les rochers de lFontainebleau. Nous nous quittâmes fort bons camarades et il me lança cette invitation : « Nous comptons réveillonner dans les rochers du Cuvier-Châtillon, serez-vous des nôtres ? ». Je fis donc mon entrée aux « Rochassiers » et je commençai à m'initier aux secrets de la technique, sous l'œil bienveillant des anciens du Groupe : Le Bec, Jacquemart, Job. Pierre Le Bec, qui devait trouver la mort en 1928 à l'arête Young du Breithorn, était déjà un alpiniste complet, aussi bon glaciériste que rochassier. Il avait effectué en solitaire la montée et la descente de la fameuse pente de glace du versant nord du Col du Tour Noir.padole 300 265

Jacquemart qui avait déjà accompli sans guide les traversées du Grépon et des Drus était réputé pour son souffle et sa rapidité. Seul pouvait rivaliser avec lui le « Hollandais volant » mais qui marchait sans sac, encadré de deux guides solides. Nous étions une douzaine à chaque sortie. Les jours de grande affluence, on comptait jusqu'à vingt participants. Le dimanche matin, dès six heures, les couloirs du métro résonaient du bruit de nos souliers ferrés. A la vue de nos sacs et de nos cordes, les gens qui avaient des lettres nous traitaient de Tartarins, tandis que les moins érudits se contentaient de crier « au fou ! ». Parmi les grimpeurs les plus assidus figuraient : Paul Chevalier, Etienne Jérome, Migot, Alice Agussol, Prestat, Maunoury, Pierrefeu (surnommé Silex, bien entendu). En 1913, notre groupe s'augmenta des frères de Lépiney.

La Dame Jeanne de Larchant, le plus haut rocher de la région, nous attirait particulièrement. On se contentait de la gravir par la voie la plus simple, puis des variantes furent découvertes. On l'escalada au clair de lune, et même un bougeoir entre les dents, les nuits sans lune. Enfin, une voie fut tracée dans la grande face et, peu après, une autre le long de l'arête Larchant. Cette dernière a été longtemps considérée comme le record de la difficulté. Dans ce même secteur, on allait à l'Eléphant, que l'on appelait alors la Grosse Molaire, ou au groupe auquel Maunoury donna son nom. Parfois, la sortie se corsait de l'escalade du clocher de l'église de Larchant dont les ruines évoquaient quelque « guglia » dolomitique. On fréquentait aussi les rochers d'Auxy (Malesherbes), les rochers des Demoiselles, le Long Rocher, Franchard, La Padole, les rochers de Videlles, mais surtout le Cuvier-Châtillon où Wehrlin fit la première de la fissure qui a gardé son nom.

dj 300 265Les départs du dimanche étaient matinaux ; les rendez-vous à la gare de Lyon étaient fixés à 7 heures du matin. Lorsque, sac au dos et les « bardins » (Bardin était, sur la place de Paris, le seul bottier qui fit des chaussures de montagne, et qui vendit des articles de sport alpin) aux pieds, nous descendions du train à Bois-le-Roi : « Voilà les piqués du dimanche qui débarquent ! » disaient les cheminots. Au retour, le soir dans le train, nous nous livrions à quelques excentricités de joyeuses manières. Un des tours favoris de Jacques de Lépiney consistait à sortir du wagon en marche, par la fenêtre d'une portière, à se hisser sur le toit, puis à rentrer dans le compartiment par la portière opposée. Cela au grand effroi des voyageurs. Ceux-ci s'étant plaints, un beau jour, le Groupe fut happé à la gare de Lyon par la police et amené au commissariat. Là, le commissaire voyant des hommes sales, déchirés, aux allures de Patagons, procéda à une vérification d'identité : « Vos papiers ! » dit-il l'air sévère. Il fut bien surpris d'entendre décliner des qualités d'étudiants en Sorbonne, d'avoué, d'ingénieur. Le Groupe s'en tira avec quelques recommandations à plus de tenue et plus de calme.

Jacques de Lépiney, bien que très jeune en 1913, était déjà connu dans le monde alpin. Il nous étonnait par son audace et sa sûreté. C'est lui qui, le premier, se lança sans corde sur la fameuse arête Larchant de la Dame Jeanne. Au Cuvier, il nous stupéfiait en exécutant d'un rocher à l'autre des sauts fantastiques. Ce fut toujours sa spécialité. Tom, plus jeune encore, grimpait déjà avec ce calme et ce flegme qui l'ont toujours caractérisé. On se mit à la recherche de nouveaux massifs. Les rochers du Vaudoué, difficiles d'accès, nous semblaient aussi mystérieux que les montagnes du Hoggar.puiselet2 280 260

Au début, nous grimpions en souliers ferrés et, bien que, sur le rocher, leurs traces en aient été effacées par les innombrables grimpeurs qui se sont succédé, il me semble encore entendre le bruit rauque des clous râclant le grès de la fissure Wehrlin, au Cuvier. En 1913, apparurent les « tricounis » qui se substituèrent en partie aux ailes de mouche. Leur acier très dur et leurs arêtes vives accrochaient mieux les petites prises, mais sous l'impulsion des Lépiney, qui s'attaquaient aux dalles les plus lisses, ailes de mouche et tricounis furent détrônés par les espadrilles à semelles de corde. C'était de vulgaires espadrilles de bazar, à tige montante. C'est ainsi chaussé que Jacques de Lépiney fit en 1914 la première de la dalle Prestat, bien connue de ceux qui fréquentent les rochers du Cuvier-Châtillon. Prestat s'étant aventuré à parier une bouteille de champagne que Jacques ne grimperait pas cette dalle, celui-ci releva le défi et, avec cette obstination qui était un des traits de son caractère, s'y entêta si bien qu'il finit par en triompher.

La technique de descente n'était pas négligée, et nous nous essayions aux différentes méthodes de rappel. La méthode actuelle, universellement adoptée, n'était pas encore répandue et nous avions, pour nous guider, surtout les livres de technique allemands. C'est ainsi que nous nous sommes essayés au freinage avec la corde enroulée autour d'une seule cuisse, procédé efficace, mais pénible parce que la corde scie terriblement la jambe. Puis, nous nous sommes exercés au rappel avec la corde passée autour des deux cuisses, méthode très sûre, mais trop lente. Dans la descente en surplomb, le Turner-Kletterschluss des Allemands jouissait d'une grande faveur. La corde tenue des deux mains à hauteur des épaules s'enroulait simplement autour du mollet droit, ressortant à l'extérieur du pied ; le pied gauche venait alors la reprendre pour la serrer contre l'intérieur du pied droit ; en serrant plus ou moins le pied, on modifiait le freinage. Méthode élégante, sans doute, mais d'une sûreté très relative. Toutes ces positions sont décrites dans le livre de Georges Casella : L'alpinisme paru en 1913. Il ajoute la méthode genevoise, bien connue de tous. Rapide, élégante, elle est également assez peu sûre au point de vue freinage.

caroline 260 364Comment fonctionnait notre Groupe et qui le dirigeait? Le Groupe Rochassier ne possédait ni statuts, ni président, ni secrétaire, ni trésorier, puisqu'il n'y avait pas de cotisation. Pour en faire partie, il suffisait d'appartenir au C.A.F. et d'être fanatique des courses en montagne. Il n'existait pas de direction, mais tous reconnaissaient l'autorité de la cordée Wehrlin, Le Bec, Jacquemart. La besogne matérielle était assurée par Wehrlin qui était étudiant et qui, je crois, le serait resté toute sa vie. Il préparait, à cette époque, des certificats de géologie et de botanique parce que ces deux matières justifiaient de fréquents déplacements en montagne. C'est lui qui établissait et faisait imprimer le calendrier des sorties d'entraînement.

En 1914, Wehrlin fut mobilisé comme lieutenant au 11° bataillon de chasseurs. En mai 1916, sa parfaite connaissance de la langue russe le fit détacher comme interprète auprès des troupes russes, qui commençaient à débarquer.Mais, en juillet 1916, apprenant que son bataillon devait attaquer dans la région de Curlu, il courut le rejoindre et, le 20 juillet, tomba mortellement blessé en franchissant un formidable barrage devant lequel le courage de beaucoup avait faibli.

La majorité des membres se composait d'étudiants ou de jeunes gens qui venaient de terminer leurs études, ce qui explique l'esprit Quartier Latin, un peu bohême, un peu frondeur, qui régnait au Groupe. Cet esprit était regardé avec une certaine méfiance par quelques membres de la section de Paris. Pensez donc ! des jeunes gens qui osaient prôner les courses sans guide, et qui, entre deux saisons, au lieu de visiter des villes et de s'attabler au chaud devant un bon repas, préféraient pique-niquer dans le froid et escalader des rochers !

Les courses sans guide étaient considérées, à l'époque, comme des performances pleines de témérité, si l'on en juge par ces remarques sur le Grépon, que publiait, dans son numéro du 27 juillet 1910, la Revue du Mont Blanc, à la rubrique tarif des guides : « Nous ne pouvons donner aucune indication sur l'ascension de cette terrible cime, en raison des périls redoutables qu'elle présente ». Pour nos réunions parisiennes, nous avions choisi une salle de la brasserie Hans, cour des Petites Ecuries, où l'on pouvait chanter en chœur les refrains rochassiers sans crainte de déranger les voisins. On y buvait de bons demis et même des litres de bière de Munich. En outre, cette salle possédait un bowling ou plus modestement un jeu de quilles. Ce jeu ne nous intéressait pas particulièrement, mais pour le retour des boules, une rampe en bois, large d'une vingtaine de centimètres, courait le long du mur à environ un mètre du sol, et un travail délicat consistait à ramper sur cette vire sans autre appui que la rampe elle-même.prestat 260x355

Cet esprit Quartier Latin n'était pas ennemi des canulars. Jacquemart, que nous appelions le guide-chef, méritait ce titre, puisqu'il possédait un livret de guide ; mais si l'imprimé était authentique, les signatures des plus grands alpinistes qui décernaient à Jacquemart des éloges dithyrambiques étaient naturellement apocryphes. Il en était de même du livret de porteur que possédait Job. Ce dernier était l'historiographe du groupe et mettait en chansons ses principales activités. Une des plus connues se chantait sur l'air de Madame Angot, et son premier couplet, devenu le refrain des Rochassiers, débutait ainsi :

Avez-vous rencontré cet étrange troupeau
qui parcourt en tous sens la forêt d’Fontainebleau ?
Ils s'en vont sac au dos et les bardins aux pieds
D'la Dame Jeanne au Cuvier, ce sont les Rochassiers.
Allure fière
Mine altière
Les mains sales et le cœur gai
Alpiniste
Jamais triste
Tel est le vrai Rochassier.

bouligny 300x260Wehrlin fit un jour paraître un programme des sorties dans lequel, à côté d'autre plus sérieux, je relève ce projet fantaisiste : Groupe A — Gare de Lyon 7 h. (départ 7 h 15) : Chamonix, col du Géant, Courmayeur (déjeuner tiré des sacs). Mont Blanc par la Brenva, effet de lune à l'observatoire Vallot, Chamonix, Paris 21 h 32.

Chaque année, au mois de juin, un banquet clôturait la saison d'entraînement. Suivant l'exemple de certains clubs étrangers, les femmes n'étaient pas admises à nos agapes. C'était préférable, car on y buvait sec, et les plus actifs étaient déjà émus dès le potage. Mais tout le monde se retrouvait d'aplomb pour s'encorder et gravir, lanterne et piolet en mains, les tas de pavés qui bordaient les travaux du boulevard Saint-Michel. On gagnait ainsi la gare de Lyon, on prenait le train de minuit et on arrıvait au petit matin pour camperper dans la grotte de Sœur Anne au Cuvier.ferte alais 300x230

Le groupe se développait et recrutait sans cesse de nouveaux adeptes. Pour Pâques 1914, il organisa une collective qui compta de nombreux participants, effectua la traversée des Dents de Lanfon, dans des conditions atmosphériques très mauvaises, et fut fertile en incidents. Malheureusement le 2 août 1914, la mobilisation vint interrompre une saison qui s'annonçait prometteuse. C'est seulement en 1919 que, au fur et à mesure des démobilisations, ceux qui avaient échappé à la tourmente et qui n'étaient pas trop handicapés se retrouvèrent à « Bleau ».

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Au cours de l'été 1919, des courses importantes furent exécutées par quelques membres du Groupe et vers la fin de septembre certains d'entre nous se trouvèrent réunis, attablés devant des demis sur la terrasse d'un chalet en bois dominant les flots de l'Arve. Là, avec Jacques et Tom de Lépiney, Paul Chevalier et Job, furent jetées les bases du Groupe de Haute Montagne qui se constitua quelques mois plus tard. Le Groupe Rochassier avait vécu. Les membres du Groupe de Haute Montagne reprirent alors le flambeau en mains, et une jeune et ardente génération se chargea de porter, par paliers successifs, l'art de l'escalade à la perfection qu'il a atteinte aujourd'hui.



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